Olc 19 - traverse

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Annick Bouleau

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« Qu’est-ce qui nous réunit ? »

Une façon un peu abrupte d’entrer dans le vif, dans la chair de la rencontre. En posant d’emblée que cette question n’est pas (dé)posée pour obtenir une réponse.
Elle est là pour nous accompagner. En attente.
Elle serait plutôt un mouvement, un rythme, pour supporter notre travail. Un soutien, en même temps qu’un fil, un lien, une orientation, un sens, même si nous n’emprunterons jamais de lignes droites mais plutôt des chemins de traverses.

Ouvrir le cinéma : topographie

Topographie : 1.(rare) Description de la configuration (d’un lieu, d’un pays).
« Il se lança dans une topographie touffue. » (Courteline). Petit Robert.

(Revoir aussi les remarques de Paola, l’an passé. Olc15-traverse 2).


C’est à partir de quelques mots, retenus par vous dans vos lectures plus ou moins récentes des textes disponibles sur le site Internet, que je vous ai proposé cette topographie.

De l’oral à l’écrit, il y aura bien sûr quelques différences. Des ajouts, des oublis (même s’ils restent actifs) au gré des associations de pensées.

La relation, la rencontre

Repartons de Bachelard (qui nous suit depuis le début) :

« La Relativité s’est […] constituée comme un franc système de la relation. Faisant violence à des habitudes — peut-être des lois — de la pensée, on s’est appliqué à saisir la relation indépendamment des termes reliés, à postuler des liaisons plutôt que des objets, à ne donner une signification aux membres d’une équation qu’en vertu de cette équation, prenant ainsi les objets comme d’étranges fonctions de la fonction qui les met en rapport. Tout pour la synthèse, tout par la synthèse, tel a été le but, telle a été la méthode. Des éléments que la sensation présentait dans un état d’analyse qu’on peut bien à plusieurs titres, qualifier de naturelle, ont été mis en relation et ils n’ont désormais reçu un sens que par cette relation. On a atteint ainsi un phénomène d’ordre en quelque sorte mathématique qui s’écarte autant des thèses de l’absolu que de celles du réalisme. Quel plus bel exemple que celui de la fusion mathématique de l’espace et du temps ! Cette union a tout contre elle : notre imagination, notre vie sensorielle, nos représentations ; nous ne vivons le temps qu’en oubliant l’espace, nous ne comprenons l’espace qu’en suspendant le cours du temps. Mais l’espace-temps a pour lui son algèbre. Il est en relation totale et relation pure. Il est donc le phénomène mathématique essentiel. »

Gaston Bachelard, « La valeur inductive de la relativité » (1929), in Bachelard, Epistémologie, Textes choisis par D. Lecourt, Puf, 1971, [9], p.28.

La relation, mot-charnière

Lisant ce passage, il y a quelques années, je m’étais fait cette remarque (je ne la pose pas comme juste, elle m’aide juste à faire avancer ma pensée) : « Le mot “relation” (mais tout aussi bien, “liaison”) pourrait être le mot du XXe siècle, dans tous les domaines : scientifiques, philosophiques, artistiques… ». Etre attentif à la façon de mettre les choses en relation et pas seulement attentif aux choses, c’est donc, comme le rappelle Paola, être attentif aux bords, aux limites. Attention qui est celle-là même que requiert la technique du montage cinématographique. Qui est celle aussi de l’association libre dans la technique analytique proposée par Freud.

Cela me semblait favoriser l’invention, l’inattendu, donner de la souplesse à la pensée, favoriser le hasard.

« “le natal       non, je ne nommerai pas qui, dans les montagnes, se sera en pleine nuit allongé sur la route, appliquant l’oreille contre l’empierrement, pour tenter alors — il y a un siècle et quelque — près de deux siècles — de percevoir le roulement de la route du courrier porteur de nouvelles, on ne sait plus lesquelles, attendues, et, son espoir ne s’étant pas matérialisé, comme à côté de soi a pu, se remettant debout, aviser tout à coup les étoiles — leur éclat dans sa férocité — telles que jamais encore il ne les avait perçues.” (André du Bouchet, Notes sur la traduction, Ici en deux, Mercure de France, Paris, 1986).
Ce côté irruptif, que j’appelle la sauvagerie de l’être, n’est préparé par rien et nous n’avons pas d’a priori qui puisse nous y conduire. Il surgit. Et, surtout, nous sommes compris, nous-mêmes, dans l’unité de son apparition et de sa mise en présence, c’est-à-dire que nous sommes révélés à nous-mêmes comme quelque chose dont nous sommes passibles sans l’avoir voulu ni anticipé, hors d’attente. Notre existence se donne dans la surprise. C’est précisément parce qu’une œuvre d’art nous surprend qu’elle nous met en présence de notre existence dans la mesure où une œuvre est un moment dans lequel il y a, en co-présence, moi et elle.

Henri Maldiney, « Rencontre avec Henri Maldiney », par Annabelle Gugnon, Chimères, n°44, « Clandestins », automne 2001, p. 170-174.

Etre sensible, touchée par tout ce que suggère la relation m’a rendue attentive à la phénoménologie (Merleau-Ponty, Maldiney) et à tous les auteurs qui s’en réclament à un titre ou à un autre : de Didi-Huberman à Jean Oury, sans oublier Galimberti et Rovatti.

C’est par ce « biais » que la rencontre et le regard ont fait leur apparition dans les centres d’intérêt du groupe.

Alors Lacan pointe le nez…

…mais c’est aussi par ce biais que j’ai été sensible aux auteurs qui questionnent, remettent en question, à la fois, dans un même mouvement, leur objet d’étude et la méthode choisie pour approcher cet objet. C’est sur ce versant que l’on va retrouver Didi-Huberman (le fameux « se dessaisir de son savoir »), Freud (sa proposition de « baisser la garde des portes de l’entendement »), Balat (« assumer l’abduction » aux côtés de la déduction et de l’induction dans les processus de pensée, de raisonnement).

Nous avons trop brièvement abordé ces derniers points. C’est peut-être de là que nous repartirons lors de la prochaine séance.

Le miroir

« Dans le miroir, ce qui se constitue, c’est un moi rivé à une image ». (J.O.)

« Peut-être y en a-t-il parmi vous qui se souviennent de l’aspect de comportement dont nous partons, éclairé d’un fait de psychologie comparée : le petit d’homme à un âge où il est pour un temps court, mais encore dépassé en intelligence instrumentale par le chimpanzé, reconnaît pourtant déjà son image dans le miroir comme telle. […] Cet acte, en effet, loin de s’épuiser comme chez le singe dans le contrôle une fois acquis de l’inanité de l’image, rebondit aussitôt chez l’enfant en une série de gestes où il éprouve ludiquement la relation des mouvements assumés de l’image à son environnement reflété, et de ce complexe virtuel à la réalité qu’il redouble, soit à son propre corps et aux personnes, voire aux objets qui se tiennent à ses côtés.

L’assomption [1] jubilatoire de son image spéculaire par l’être encore plongé dans l’impuissance motrice et la dépendance du nourrissage qu’est le petit homme à ce stade infans, nous paraîtra dès lors manifester en une situation exemplaire la matrice symbolique où le je se précipite en une forme primordiale, avant qu’il ne s’objective dans la dialectique de l’identification à l’autre et que le langage ne lui restitue dans l’universel sa fonction de sujet. »
(J.L.)

C’est aussi d’une « mise hors de soi-même » que Lacan parlera dans son article sur le stade du miroir, dès 1936. Il fait de ce stade du miroir une machine, un opérateur de distinction entre le “moi” qui est, dit-il, une histoire passionnelle, imaginaire, spéculaire et le “je” qui est le sujet de l’inconscient. […] Ce miroir plan c’est un piège que tend le grand Autre, dans l’urgence à l’enfant ; c’est une captation spéculaire. […] Parce qu’on est captif du désir de l’Autre, pris dans le paradoxe de reconnaître en lui le désirant absolu dont on aimerait être l’unique, mais forcé d’admettre qu’il puisse désirer ailleurs ; c’est bien pour ça qu’on s’agite… (J.O.)

La gesticulation fait qu’on se retourne vers ce qui devient le semblable, puis l’antagoniste, qui fait, par sa seule présence, intrusion ; pour le supprimer, il suffit de s’identifier à lui. La phrase de Lacan est belle qui dit : « J’ai hâte de me voir semblable à lui, faute de quoi pourrais-je être… » (J.O.)

« Enfin, revenant sur le stade du miroir tel que l’a conçu Lacan, où le Moi s’édifie comme autre sur le modèle de l’image spéculaire du corps entier unifié, D. Winnicott a décrit une phase antérieure, celle où le visage de la mère fournit le premier miroir à l’enfant, qui constitue son soi à partir de ce qu’elle lui reflète. Mais, comme Lacan, Winnicott fait porter l’accent sur les signaux visuels. Nous voudrions mettre en évidence l’existence, plus précoce encore, d’un miroir sonore, ou d’une peau auditivo-phonique, et sa fonction dans l’acquisition par l’appareil psychique de la capacité de signifier, puis de symboliser. » (D.A.)

« Un neurologue, André Thomas, notait qu’un bébé de quelques jours, voire de quelques heures, réagit par une violente torsion (il faut le tenir, dit-il, pour qu’il ne tombe pas) quand il entend son nom articulé par sa mère. Evidemment, on ne peut pas dire que c’est déjà l’effet de son nom, mais il est sensible au grain de la voix de sa mère, parce qu’aucune autre bonne femme ne lui produit cet effet-là. Or, Lacan le disait, la voix, le regard sont des objets a, des objets cause du désir. Et comme il est aveugle, le gosse, c’est la voix d’abord. (J.O.)

« L’espace sonore est le premier espace psychique : bruits extérieurs douloureux quand ils sont brusques ou forts, gargouillis inquiétants du corps mais non localisés à l’intérieur, cris automatiquement poussés avec la naissance, puis la faim, la douleur, la colère, la privation de l’objet, mais qu’accompagne une image motrice active. Tous ces bruits composent quelque chose comme ce que Xénakis a sans doute voulu rendre par son polytope : un entrecroisement non organisé dans l’espace et dans le temps de signaux des qualités psychiques primaires, ou comme Michel Serres s’essaie à dire dans sa philosophie du flux, de la dispersion, du nuage premier du désordre où brûlent et courent des signaux de brume. Sur ce fond de bruits peut s’élever la mélodie d’une musique plus classique ou plus populaire, c’est-à-dire faite de sons riches en harmoniques, musique proprement dite, voix humaine parlée ou chantée, avec ses inflexions et ses invariants très vite tenus pour caractéristiques d’une individualité. Moment, état dans lesquels le bébé éprouve une première harmonie (présageant l’unité de lui-même comme Soi à travers la diversité des ressentis) et un premier enchantement (illusion d’un espace où n’existe pas la différence entre Soi et l’environnement et où le Soi peut être fort de la stimulation et du calme de l’environnement auquel il est uni). L’espace psychique sonore ne connaît pas les limites qu’imposeront le développement psychomoteur et notamment la coordination visuo-tactile : on entend et on se fait entendre dans le noir, dans la cécité, par-delà les cloisons. Seul l’espace olfactif possède à quelques nuances près un pouvoir analogue de diffusion et de pénétration… (D.A.)

Jean Oury, in Jean Oury/Marie Depussé, A quelle heure passe le train ? Conversations sur la folie, Calmann-Lévy, 2003, p.132-134.
Jacques Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du je, telle qu’elle nous est révélée, dans l’expérience psychanalytique », communication faite au XVIe Congrès international de psychanalyse, à Zurich le 17-07-1949. Première version parue dans la Revue Française de Psychanalyse 1949, volume 13, n° 4, p.449-455. Disponible sur Internet : http://www.ecole-lacanienne.net
Didier Anzieu, « L’enveloppe sonore du soi », Nouvelle Revue de Psychanalyse, numéro 13, Narcisses, printemps 1976, p.161-179.

Chaque fois que nous emploierons le terme d’ « imaginaire », de « relation imaginaire », , nous aurons en mémoire cette signification de captation imaginaire du sujet par sa propre image.

Et pour nous qui faisons un détour par les cinémas, en travaillant les images et les sons, cette proposition de « miroir visuel » et « miroir sonore » nous servira d’appui, de support.

Substance, sujet

Le terme « substance » est présent dans le passage de L’Homme qui marchait dans la couleur de Georges Didi-Huberman choisi pour nous servir de medium, de tiers afin d’engager notre réponse filmée au monde :

L’œil en général cherche les objets éclairés — visibles, donc, — comme un chien cherche son os ; mais là, il n’y a plus rien à voir qu’une lumière n’éclairant rien, donc se présentant elle-même comme substance visuelle. Elle n’est plus cette qualité abstraite, qui rend les objets visibles, elle est l’objet même — concret mais paradoxal, et dont Turrell redouble le paradoxe en le rendant massif — de la vision.

Lors de la dernière séance du groupe précédent (cf. Olc18-traverse), la discussion s’est engagée sur ce terme, en relation avec celui de qualité : une piste de travail que je propose pour cette année. C’est la raison pour laquelle j’ai ajouté un second passage de L’Homme… , qui se trouve en fait quelques lignes au-dessus du premier :

…il aura suffi, mais c’est chose difficile, d’éclairer le simple fait qu’un lieu déserté nous apparaisse massivement comme tel, c’est-à-dire déserté de tout objet visible. Pour cela il aura fallu rendre à la couleur sa visualité, son poids et sa voracité atmosphérique, monochrome. Sa valeur de substance, de sujet et non plus d’attribut ou d’accident.

Il nous faut alors procéder à une lecture personnelle de ce livre. Chercher si toutes ces fables entrelacées nous livrent les clés pour résoudre l’énigme en question.

Afin d’amorcer le travail j’avais déjà proposé des rapprochements de textes différents sur les termes de substrat, substance, sujet. A ce montage ébauché dans Olc18, j’y ajoute le suivant :

« La notion du moi a été élaborée au cours des siècles aussi bien par ceux qu’on appelle philosophes, et avec lesquels nous ne craignons pas ici de nous compromettre, que par la conscience commune. Bref, il y a une certaine conception pré-analytique du moi — appelons-le ainsi par convention, pour nous orienter — qui exerce son attraction sur ce que la théorie de Freud a introduit de radicalement nouveau concernant cette fonction […]

L’homme contemporain entretient une certaine idée de lui-même, qui se situe à un niveau mi-naïf, mi-élaboré. La croyance qu’il a d’être constitué comme ci et comme ça participe d’un certain medium de notions diffuses, culturellement admises. Il peut s’imaginer qu’elle est issue d’un penchant naturel, alors que de fait elle est enseignée de toutes parts dans l’état actuel de la civilisation. Ma thèse est que la technique de Freud, dans son origine, transcende cette illusion qui, concrètement, a prise sur la subjectivité des individus. […]

Avec Freud fait irruption une nouvelle perspective qui révolutionne l’étude de la subjectivité et qui montre précisément que le sujet ne se confond pas avec l’individu. […] Si on considère en behaviouristes ce qui dans l’animal humain, dans l’individu en tant qu’organisme, se propose objectivement, on relève un certain nombre de propriétés, de déplacements, certaines manœuvres et relations, et c’est de l’organisation de ces conduites qu’on infère l’ampleur plus ou moins grande des détours dont est capable l’individu pour parvenir à des choses qu’on pose par définition comme ses buts. On se fait par là une idée de la hauteur de ses rapports avec le monde extérieur, on mesure le degré de son intelligence, on fixe en somme le niveau, l’étiage où mesurer le perfectionnement, ou l’ arétè de son espèce. Or, ce que Freud nous apporte, c’est ceci — les élaborations du sujet dont il s’agit ne sont nullement situables sur un axe où, à mesure qu’elles seraient plus élevées, elles se confondraient toujours davantage avec l’intelligence, l’excellence, la perfection de l’individu.

Freud nous dit — le sujet, ce n’est pas son intelligence, ce n’est pas sur le même axe, c’est excentrique. Le sujet comme tel, fonctionnant en tant que sujet, est autre chose qu’un organisme qui s’adapte. Il est autre chose, et pour qui sait l’entendre, toute sa conduite parle d’ailleurs que de cet axe que nous pouvons saisir quand nous le considérons comme fonction dans un individu, c’est-à-dire avec une certain nombre d’intérêts conçus sur l’arétè individuelle.

Nous nous en tiendrons pour l’instant à cette métaphore topique — le sujet est décentré par rapport à l’individu. C’est ce que veut dire Je est un autre. »


Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, 1954-1955, Seuil, 1978-2001, coll. « Essais », p.11-18.

Geste anthropologique

Là, je « cale ».

Je sais que devant vous j’ai dit combien ces deux termes introduits dans la topographie d’Ouvrir le cinéma, étaient importants. Et puis, il ne me semble pas avoir dit grand chose de plus en dehors du rappel que lorsque nous parlons de l’anthropologie, il ne s’agit pas de l’anthropologie culturelle.

A nouveau, je vais citer Foucault :

« Quand je dis anthropologie, je ne veux pas parler de cette science particulière qu’on appelle l’anthropologie et qui est l’étude des cultures extérieures à la nôtre ; par anthropologie, j’entends cette structure proprement philosophique qui fait que maintenant les problèmes de la philosophie sont tous logés à l’intérieur de ce domaine que l’on peut appeler celui de la finitude humaine.
Si l’on ne peut plus philosopher que sur l’homme en tant qu’il est un homo natura, ou encore en tant qu’il est un être fini, dans cette mesure-là, est-ce que toute philosophie ne sera pas, au fond une anthropologie ? A ce moment-là, la philosophie devient la forme culturelle à l’intérieur de laquelle toutes les sciences de l’homme en général sont possibles. »
[p.439]

« Au début du XIXe siècle, est apparu ce très curieux projet de connaître l’homme. Là se trouve probablement l’un des faits fondamentaux dans l’histoire de la culture européenne, parce que s’il a bien existé, aux XVIIe et XVIIIe siècles, des livres qui s’appelaient Traité de l’homme [2] ou Traité de la nature humaine [3], ils ne traitaient absolument pas de l’homme comme nous le faisons quand nous faisons de la psychologie. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, c’est-à-dire jusqu’à Kant, toute réflexion sur l’homme est une réflexion seconde par rapport à une pensée qui, elle, est première et qui est, disons, la pensée de l’infini. Il s’agissait toujours de répondre à des questions telles que celles-ci : étant donné que la vérité est ce qu’elle est, ou que la mathématique ou la physique nous ont appris telle ou telle chose, comment se fait-il que nous percevions comme nous percevons, que nous connaissions comme nous connaissons, que nous nous trompions comme nous nous trompons ?
A partir de Kant se fait le renversement, c’est-à-dire que ce n’est pas à partir de l’infini ou de la vérité que l’on va se poser le problème de l’homme comme une sorte de problème d’ombre portée ; depuis Kant, l’infini n’est plus donné, il n’y a plus de finitude, et c’est ce sens que la critique kantienne portait avec soi la possibilité — ou le péril — d’une anthropologie ».


Michel Foucault, in « Philosophie et psychologie » [entretien avec Alain Badiou], Dossiers pédagogiques de la radio-télévision scolaire, 27 février 1965, p. 65-71, repris in Dits et écrits, Tome I, Gallimard, 1994, p.438-448.

Sur la question du geste, c’est en opposition à acte que j’ai cherché à le définir.

Que dans le geste il y aurait du devenir beaucoup plus que dans l’acte qui me semblait relever de l’ accompli, de l’achevé.
Que dans le geste, il y aurait le corps de celui qui accomplit le geste.
Comme cela me semble insuffisant, je suis allée vérifier dans le Petit Robert :

acte : action humaine considérée dans son aspect objectif plutôt que subjectif.

geste : mouvement du corps [principalement des bras, de la main, de la tête] volontaire ou involontaire, révélant un état psychologique, ou visant à exprimer, à exécuter quelque chose, [attitude, mouvement].


J’avais totalement oublié le travail accompli l’an passé pour l’écriture de la traverse du mois de janvier (cf. Olc15-traverse 1). A partir de la notion de mouvement j’avais retrouvé la « motion » et laissé filer la pensée au gré de textes totalement différents. En partant d’un poème de Pierre Alféri pour finir par des remarques sur le geste du mathématicien et philosophe Gilles Châtelet et de l’historien Jean-Claude Schmitt.

En guise d’incitation à retourner vers cette traverse, quelques lignes de Jean-Claude Schmitt :
« Le geste est un “mouvement ”. Depuis la musique ou la rhétorique antiques, l’idée est traditionnelle. Ce qui est neuf, c’est d’inclure dans le mouvement l’ “action” et même l’ “attitude”, le modus agendi et le modus habendi. La clef de cette inclusion me semble être la figuratio qu’il faut entendre de plusieurs manières : le geste, en se mouvant, se “configure” ; ce faisant, il configure l’ensemble des “membres du corps” ; enfin, il donne extérieurement une figura à ce qui est caché et que les gestes expriment, les mouvements de l’âme. Car le geste, dit aussi Hugues de Saint-Victor, est un indice [indicium], un signe [signum]. Autrement dit, le mot figuratio dénote la valeur symbolique du geste, et en souligne l’importance primordiale.

Cette importance, dans la définition du geste, apparaît de trois manières. D’une part, si le geste peut entrer au service d’une action (modus agendi), nous voyons que même dans ce cas sa finalité pragmatique de “technique du corps” [pour parler comme Marcel Mauss] n’est pas indépendante de sa valeur symbolique. Bien que Hugues de Saint-Victor ne le mentionne pas précisément, on peut imaginer qu’il en va ainsi des gestes du travail : leur valeur symbolique ne doit pas se distinguer de leur finalité pratique. On en reparlera.

D’autre part, la notion d’attitude [modus habendi] est pareillement liée à celle de la figuratio. L’attitude est pensée comme le résultat d’un mouvement, ou mieux encore comme un mouvement suspendu, un “après” aussi bien qu’un “avant” du mouvement, c’est-à-dire là encore une “figure” idéale dont la meilleure illustration, dans la culture médiévale, est certainement la majesté [majestas] du Christ ou du roi. On la retrouvera.

Enfin, la notion de figuration noue à sa dimension symbolique une dimension esthétique qui, pour Hugues de Saint-Victor, est fort importante. En effet, le geste est toujours perçu par quelqu’un, c’est le regard de l’ “autre” [quel qu’il soit] qui le fait pour ainsi dire exister. La suite de l’ouvrage développe abondamment cette idée : le geste est placé comme toutes choses sous le regard de Dieu et il s’offre en spectacle au regard d’autrui, suscitant l’admiration et l’édification ou provoquant au contraire le scandale. Il faut donc aussi replacer le mot figuratio dans le contexte des conceptions esthétiques de Hugues de Saint-Victor, et plus largement des transformations contemporaines de l’art [4]. »


Jean-Claude Schmitt, La Raison des gestes dans l’Occident médiéval, Chapitre V, La discipline des novices, Gallimard, 1990, p. 173-205.

Passionnel

« Le rapport à l’image est forcément passionnel » lit-on dans la page d’accueil du site.

Passion, pathos, paschein : ce verbe grec signifie « subir » par opposition à agir, « éprouver » [une affection, une sensation, un sentiment]. Il est donc en rapport avec la notion d’ « expérience vécue ». Dans le mot « passion », il y a l’idée de quelque chose de changeant, de non-statique, de dynamique, de mouvementé.

Du pathos au pathique

« Le pathique est un terme qui a été élaboré par Viktor von Weizäcker, par Erwin Strauss et de nos jours par Henri Maldiney et Jacques Schotte. Or il faut déjà “être là” pour être dans le pathique. Cela correspond à quelque chose de l’ordre des sentiments les plus primordiaux. Ce qui donne la qualité même de la rencontre, c’est le pathique, lequel se définit par des verbes pathiques, qui impliquent toujours un mouvement. En allemand, on parle du “pentagramme pathique” alors qu’en français il n’y a que trois verbes pathiques : vouloir, pouvoir, devoir. Par exemple, les deux acceptions en allemand de pouvoir sont Können et Dürfen. Können exprime la capacité de tandis que Dürfen, Jacques Schotte le traduit par oser se permettre de. Dürfen est un verbe essentiel quand on est en rapport avec quelqu’un : est-ce que l’on ose se permettre de ? »

Jean Oury, « Le pré-pathique et le tailleur de pierre », Chimères, Les enjeux du sensible, n°40, automne 2000.

Traverses

En choisissant cette métaphore, j’introduisais simultanément deux significations : une allusion au chemin qui ne va pas en ligne droite, qui coupe [mais pas pour aller plus vite !] et surtout la référence à cette « pièce de bois, d'acier ou de béton placée en travers de la voie pour maintenir l'écartement des rails et transmettre les charges du rail au ballast ».

« Il y a de l'herbe sur le ballast, et les traverses sont déglinguées » [!] ajoute le Petit Robert en citant Le Clézio.

Et que serait devenue cette traverse si l’on y avait trouvé :

Ambivalence, présence, ouvrir, corps, tension, construire, habiter la distance

A suivre…

Comme c’est la règle, les traverses vont au moins par deux, écrites sans concertation … mon ouvrage terminé, je peux donc ouvrir le fichier envoyé par Nicole depuis quelques jours…
Paris, dimanche 23 novembre 2003.

[1] Petit Robert visité : Assomption, c'est l'action d'assumer, de prendre en charge. [retour]
[2] Descartes, Traité de l'homme. [retour]
[3] Hume, Traité de la nature humaine. Essai pour introduire la méthode expérimentale dans les sujets moraux. [retour]
[4] Voir de ce point de vue l'utilisation que fait de ce traité, à propos du cas du tympan de Conques, J.-Cl. Bonne, L'Art roman de face et de profil…, 1984, p.259-261. [retour]

 

 

Ouvrir le cinéma

   
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