Lecture du texte de PEIRCE
Comment se fixe la croyance/The Fixation of Belief


(En cours de construction… comme le reste… mais c'est une "habitude" sur le site !)

Notre « grille culturelle » pour aborder PEIRCE

La Croyance. Les principales définitions du dictionnaire : 1.Certitude plus ou moins grande par laquelle l'esprit admet la vérité ou la réalité de quelque chose. 2.Adhésion de l'esprit qui, sans être entièrement rationnelle, exclut le doute et comporte une part de conviction personnelle, de persuasion intime.
« Il y a dans la croyance (Fürwahrhalten) les trois degrés suivants : l'opinion (Meinen), la foi (Glauben), et la science  (Wissen). Lorsque notre croyance est telle qu'elle existe non-seulement pour nous, mais pour tout le monde, et que nous avons le droit de l'imposer aux autres, nous avons alors la science ou la certitude. Si la croyance n'est suffisante que pour nous, et que nous ne puissions l'imposer aux autres, c'est la foi ou la conviction.  L'opinion est une croyance insuffisante et pour les autres et pour nous-mêmes. La science exclut l'opinion : ainsi dans les mathématiques pures il n'y a point d'opinion; il faut savoir, ou s'abstenir de tout jugement. Il en est de même des principes moraux : l'opinion que telle ou telle action est permise ne suffit pas, il faut savoir qu'elle l'est. La  croyance  produite par la raison spéculative n'a ni la faiblesse d'une opinion ni la force d'une certitude : c'est la foi; telle est l'espèce de croyance que comporte la théologie naturelle. » Victor Cousin, Leçons sur la philosophie de Kant, 1857, p. 266-267.

L’inférence  est un mouvement de la pensée allant de principes à la conclusion. C'est une opération qui permet de passer d'une ou plusieurs  assertions, des  énoncés  ou propositions affirmés comme vrais, appelés prémisses, à une nouvelle assertion qui en est la conclusion.

Le raisonnement est un processus cognitif qui permet d'obtenir de nouveaux résultats ou bien de vérifier la réalité d'un fait en faisant appel soit à différentes «  lois  » soit à des expériences, quel que soit leur domaine d'application.

L'esprit est l'ensemble des phénomènes et facultés mentales  : perception, affectivité, intuition, pensée conceptuelle, jugement, morale, …

La pensée est une activité psychique.

L'habitude est soit une conformation (ou complexion, constitution) d'un être humain, d'un animal ou d'un végétal, soit une manière d'être, de sentir, ou de faire, une disposition acquise, relativement permanente et stable, qui devient une sorte de seconde nature.

Mon interprétation : Dans le cadre de son activité de penser, l'individu a des mouvements (de pensées), nommées inférences selon un mécanisme d'élaboration que l'on appelle raisonnement.
Que des mouvements soient déterminés par des habitudes, des conformations, des dispositions, cela semble aller de soi.


Sources + pistes

[croyance]
http://www.cnrtl.fr/definition/croyance
http://pages.textesrares.com/index.php/Philo19/Victor-Cousin-Avant-propos-des-Lecons-sur-la-philosophie-de-Kant.html
https://fr.wikipedia.org/wiki/Croyance#Origine.28s.29_de_la_croyance
https://archive.org/details/leonssurlaphilo00cousgoog
[inférence]
https://fr.wikipedia.org/wiki/Inf%C3%A9rence
[raisonnement]
https://fr.wikipedia.org/wiki/Raisonnement
[habitude]
https://fr.wikipedia.org/wiki/Habitude
http://www.cnrtl.fr/definition/habitude
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Duns_Scot#Les_universaux
https://fr.wikipedia.org/wiki/Habitus_(sociologie)
[pensée]
https://fr.wikipedia.org/wiki/Pens%C3%A9e
[esprit]
https://fr.wikipedia.org/wiki/Esprit

Gérard Deledalle, « Les pragmatistes et la nature du pragmatisme », Revue philosophique de Louvain, 1979, vol. 77, n°36, p. 471-486
http://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_1979_num_77_36_6068
J.M.C. Chevalier, «  La réception de Charles Sanders Peirce (1870-1914)  », Revue philosophique de la France et de l'étranger, 2010/2, Tome 135, p. 179-205.
https://www.cairn.info/revue-philosophique-2010-2-page-179.htm

Il n'y a pas d'intertitres dans le texte de Peirce. Nous en avons parsemé notre lecture pour y établir des repères.

Au début du texte, Peirce présente la logique, à la fois comme une faculté (« pouvoir tirer des conclusions des prémisses » « our power of drawing inferences ») et comme un art (« l'art de raisonner » « the art of reasoning »). Mais c'est une faculté dont nous atteignons la « pleine possession » que tardivement (« en dernier lieu » « the last of all our faculties ») car c'est davantage un art « long et difficile » qu'un cadeau de la nature.

Dans la logique, interviendrait du psychique (faculté) qui requiert une part de technique, de pratique, de faire (art). C'est ma façon d'entendre ces premières lignes.

Dans le texte, version anglaise comme version française, inference et raisonning sont parfois utilisés l'un pour l'autre (ex : guiding principe of reasoning ou guiding principle of inference). Et pourtant, vu la difficulté du propos de Peirce, je trouve bien utile de maintenir une différence entre les deux termes pour avancer dans la lecture (justement, pour comprendre ce qu'il en est du principe directeur d'inférence ou d'une habitude d'esprit).

Voici ce qu'écrit Gérard Deledalle à la fin de son article, Les articles pragmatistes de Peirce  : « Que conclure ? Peirce aimait la France, sa langue, ses vins, son libéralisme et sa culture. Il ne peut y avoir d'autre raison que cet amour aveugle pour expliquer que Peirce ait pu préférer la version française de ses articles pragmatistes à leur version anglaise, car le texte français de Comment se fixe la croyance ?, hormis quelques passages bien venus et quelques bonheurs d'expression, est franchement mauvais, et celui de Comment rendre nos idées claires ?, bien qu'indiscutablement meilleur que celui de Comment se fixe la croyance ?, est inférieur en clarté et en précision à sa traduction anglaise. » (p.29)

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I Histoire
Cet art (la logique) long et difficile a une histoire dont Peirce indique quelques étapes. Les questions de logique, l'art de raisonner, accompagnent le développement de la pensée scientifique (« chaque pas en avant fait dans la science a été un enseignement dans la logique »)

Au Moyen-Âge, pour les scolastiques la logique se réduit à l'art du syllogisme. Une fois ce dernier maîtrisé, on pouvait considérer que la boîte à outils intellectuels était complète. « Dès qu'un jeune homme était rompu aux procédés du syllogisme, son arsenal intellectuel était complet. » « his intellectual kit of tools was held to be complete. ». L'état des connaissances à cette époque faisait de la logique quelque chose de facile. Selon eux, « toute connaissance a pour base l'autorité ou la raison. Mais tout ce qui est déduit par la raison repose en fin de compte sur des prémisses émanant de l'autorité. »

2 Au XIIIe siècle, pour Roger Bacon, la conception scolastique est un « obstacle à la vérité », « seule l'expérience, apprend quelque chose ». Peirce remarque que cette proposition nous semble facile à comprendre car les générations passées nous ont légué une notion claire de l'expérience (« a distinct conception of experience » « une notion exacte de l'expérience ». Pour Bacon, même s'il était très proche de « l'esprit scientifique », cette notion était parfaitement claire «  parce que ses difficultés ne s'étaient pas encore dévoilées ». De toutes les sortes d'expériences, pensait-il, la meilleure pour un accès à la connaissance est « une intuition, une lumière intime […] » qui «  apprend sur la nature bien des choses que les sens [external senses] ne pourraient jamais découvrir ». Une expérience intérieure et non venant de l'extérieur (c'est ce que je comprends).

3 Pour Francis Bacon (1561-1626), l'expérience est un procédé qui doit au contraire rester ouvert à la vérification et au contrôle. Mais cela est insuffisant aux yeux du « lecteur moderne ». Il suffirait de quelques expérimentations rudimentaires (« crude experiments »), d'en résumer les résultats en des formes creuses « certain blank forms »), de les effectuer selon les règles, écartant tout ce qui est réfuté et re-posant les alternatives restantes ; de cette façon, la « physical science » « science de la nature » serait achevée en peu d'années. «What an idea !»

4 Les savants, Copernic, Tycho-Brahé, Képler, Galilée, Harvey, Gilbert « eurent des méthodes plus semblables à celle des modernes » « more like those of their modern brethren » (Brethern : frères).

Peirce donne Képler en exemple : « Képler entrepris de tracer la courbe des positions de Mars ; d’en établir les temps par la description des différentes sections de cette courbe. Le plus grand service qu’il a peut-être rendu à la science a été d’imprimer dans l’esprit des hommes la chose à faire s’ils souhaitaient faire avancer l’astronomie: ne pas se contenter de chercher à savoir si un épicycle était meilleur qu’un autre mais s’appuyer sur des chiffres et découvrir la vraie courbe. »

5 « Chaque pas fait en avant dans la science a été un enseignement dans la logique ». À la vieille maxime des chimistes Lege, Lege, labora, ora e relege, Lavoisier (1743-1794) « giving a new conception of reasoning » « faisait concevoir d'une façon nouvelle le raisonnement comme une opération qui devait se faire les yeux ouverts, en maniant des objets réels au lieu de mots et de chimères. »

6 La controverse sur le darwinisme est en grande partie une question de logique, une controverse « dans laquelle les questions de fait et les questions de logique s'entremêlent d'une singulière façon. »
Darwin (1809-1882) a proposé d'appliquer la méthode statistique (et la théorie des probabiltés)à la biologie à la biologie. Sans pouvoir dire comment agiront le principe de variation et la sélection naturelle sur chaque individu, Darwin démontre qu'à long terme ils adapteront, ou adapteraient, les animaux à leur milieu. « Les formes animales existantes sont-elles ou non dues à l'action de ces lois ? Quelle place doit-on donner à cette théorie  ? Tout cela forme le sujet d'une controverse dans laquelle les questions de faits et les questions de logique s'entremêlent d'une singulière façon. »

II Le raisonnement, son but
A. Raisonnement, connaissance, fait
L'objet du raisonnement est de découvrir à partir de ce que nous connaissons déjà quelque chose d'autre que nous ne connaissons pas.
>> par conséquent (consequently), un raisonnement est bon s'il est de nature à donner une conclusion vraie de prémisses vraies, et pas autrement.
>> ainsi la question de la validité est purement une question de fait et non du penser (thinking) : A étant les faits énoncés dans les prémisses et B dans les conclusions, la question est : si ces faits sont vraiment dans un rapport tel que si A était, B généralement le serait. Dans l'affirmative, l'inférence est valide, sinon, non.
>> La question n'est pas du tout : si lorsque les prémisses sont acceptées par l'esprit (mind) nous nous sentons poussés à en accepter également les conclusions.
Il est vrai qu'en général nous raisonnons correctement par nature. Mais c'est un accident. La conclusion vraie resterait vraie même si nous n'étions pas poussés à l'accepter ; et la fausse resterait fausse bien que nous n'eussions pu résister à la tendance y croire.

B. Animaux logiques imparfaits
Sans aucun doute, nous sommes dans l'ensemble des animaux logiques, mais nous ne le sommes pas parfaitement.
>> Par exemple, la plupart d'entre nous sont naturellement plus optimistes et pleins d'espoir que la logique ne le justifierait.
>> Nous semblons constitués de telle sorte qu'en l'absence de toute référence à des faits nous sommes heureux et autosatisfaits ; de telle sorte que l'effet de l'expérience s'oppose continuellement à nos espoirs et à nos aspirations. Et l'application de cette corrective tout au long de la vie ne fait pas disparaître en général notre tendance à l'optimisme. Lorsque l'espoir ne subit pas le contrôle de l'expérience, il est probable que notre optimisme soit excessif.
>> La logicité, pour ce qui est des choses pratiques (pratical matters) (si on l'entend non au sens ancien mais comme sage union entre garantie et fructuosité du raisonnement) est la qualité la plus utile qu'un animal puisse posséder ; elle pourrait donc être le résultat de l'action de la sélection naturelle.
>> Mais en dehors de cela il est probablement plus avantageux pour les animaux d'avoir l'esprit plein de visions plaisantes et encourageantes, indépendamment de leur vérité ;
>> Et ainsi, en ce qui concerne les sujets non pratiques (unpratical subjects), la sélection naturelle pourrait avoir occasionné une tendance trompeuse de la pensée.

C. Comment se structure un principe directeur d'inférence ?
Ce qui nous détermine, à partir de prémisses données, à conduire une inférence plutôt qu'une autre est une certaine habitude d'esprit, constitutionnelle ou acquise.
>> Une habitude est bonne ou pas selon qu'elle produit ou non des conclusions vraies à partir de prémisses vraies
>> Une inférence est considérée valide ou non, sans référence particulière à la vérité ou à la fausseté de sa conclusion, mais selon que l'habitude qui la détermine est à même de produire ou pas en général des conclusions vraies
>> L'habitude d'esprit particulière qui dirige telle ou telle inférence peut (may) être formulée par une proposition dont la vérité dépend de la validité des inférences que l'habitude détermine ; une telle formule est appelée principe directeur d'inférence.

En résumé (si j'ose dire !) : un principe directeur d'inférence met en jeu : une bonne habitude d'esprit (qui) détermine un mouvement de pensée, une inférence valide dont dépendra la vérité de la proposition formulant l'habitude d'esprit.

D. Repérer les plus importants principes directeurs d'inférence.
On pourrait écrire un livre pour les signaler.
>> Il ne rendrait probablement, on doit le reconnaître, pas grand service à une personne dont la pensée est orientée principalement vers des sujets pratiques et dont l'activité se déploie sur des sentiers archi battus. Les problèmes qui s'offrent à de tels esprits sont affaires (matters) de routine apprises une fois pour toutes au cours de l'apprentissage professionnel.
>> Mais qu'un homme s'aventure sur un terrain non familier, ou bien là où ses résultats ne sont pas en permanence contrôlés par l'expérience, l'histoire tout entière montre que la plus virile intelligence sera souvent désorientée et gaspillera ses efforts dans des directions qui ne la rapprocheront pas du but, qui même l'entraîneront du côté opposé. Comme un navire en pleine mer à bord duquel personne ne connaît les règles de navigation.
En pareil cas, une étude générale des principes directeurs d'inférence serait assurément très utile.

Note: Respecter les mots de Peirce nous donne accès concrètement à ce qu'il souhaite nous faire comprendre, avant même l'organisation de son raisonnement.
Certes, la « logicité », c'est un peu sec, mais cela nous prépare à entendre ce qu'il voudra dire à propos de la qualité.
La logicité, ce n'est ni l'esprit de logique (version française du texte), ni la logique (comme nous y incite le dictionnaire contemporain), mais le fait de raisonner en terme de logique. (peut-on dire : une qualité de l'esprit ? Une habitude ?)


E. Classer les faits
Cependant, le sujet pourrait difficilement être traité sans être d'abord délimité ; étant donné que tout fait peut servir de principe directeur.
>> Il existe des divisions au sein des faits,
>> dans une classe, il y a tous les faits absolument essentiels comme principes directeurs, dans les autres classes il y a tous les autres faits dont l'intérêt comme objets de recherche est autre.
>> Cette division est établie entre les faits qui sont nécessairement admis par la question : « pourquoi une certaine conclusion est pensée découler de certaines prémisses  » et les faits qui ne sont pas impliqués par cette question.
>> Un instant de réflexion montrera qu'une variété de faits sont déjà supposés quand on part de la question logique.
>> Cela implique, par exemple qu'il y a des états d'esprit comme le doute et la croyance, que le passage de l'un à l'autre est possible, l'objet de pensée demeurant le même, et que cette transition est sujette à certaines règles partagées par tous les esprits.
>> Comme ce sont des faits que nous devons (must) déjà connaître avant toute claire conception de raisonnement, on peut supposer qu'il n'y a pas un grand intérêt d'enquêter sur leur vérité ou fausseté.
>> Par contre, il est facile de croire que ces règles de raisonnement qui sont déduites de l'idée même de ce processus sont les plus essentielles. Et, en effet, tant que le raisonnement s'y conforme (as so long it conforms to these), au moins, il ne sera pas porté à tirer des conclusions fausses de prémisses vraies.
>> En fait, l'importance de ce qui peut (may) être déduit des suppositions impliquées dans la question logique se trouve être plus grande que l'on pouvait (might) le supposer, ceci pour des raisons qu'il est difficile d'exposer dès à présent. Nous en mentionnerons une seule.
Que les conceptions qui sont des produits réels de la réflexion logique, sans être immédiatement aperçus comme tels, se mêlent à nos pensées ordinaires et sont fréquemment la cause de grande confusion.
C'est le cas, par exemple, avec la conception de « qualité ». Une qualité, en tant que telle, n'est jamais un objet d'observation. Nous pouvons voir qu'une chose est bleue ou verte, mais la qualité d'être bleue ou la qualité d'être verte, sont des choses que nous ne voyons pas. Ce sont des produits de réflexions logiques.
En vérité, le sens commun, c'est-à-dire la pensée première dans son émergence au-dessus du niveau du pratique dans son sens étriqué, est profondément imprégné de cette mauvaise qualité logique pour laquelle on emploie communément l'épithète « métaphysique » (metaphysical). Et rien ne peut l'en débarrasser qu'un rigoureux cours de logique.

III Ce qui distingue la croyance du doute
Peirce va poser trois différences selon que le doute et la croyance sont considérés comme sensation (sensation), sentiment (feeling), état (state).
1. Comme sensation : il y a dissemblance entre le doute et la croyance en tant que sensations. Comment peut-on le sentir ? Peirce écrit qu'en général, nous savons (we know) quand nous souhaitons poser une question (ask a question) (le doute) et quand nous souhaitons émettre un jugement (pronounce a judgment) (la croyance).
2. Comme sentiment : là, la différence est d'ordre pratique (pratical difference) car nos croyances guident nos désirs et modèles nos actions. Peirce donne l'exemple des membres de la secte des Assassins, adeptes du Vieux de la Montagne, courant à la mort à son moindre commandement car ils croyaient qu'ils atteindraient la félicité éternelle en lui obéissant. S'ils ne l'avaient pas cru, ils n'auraient pas agi de la sorte. Il en est de même pour toute croyance, selon son niveau.
Le sentiment de croyance est une indication plus ou moins sûre que s'est établie en nous une habitude qui déterminera nos actions. Le doute n'a jamais cet effet.
3. Comme état : Le doute est un état d'inquiétude et d'insatisfaction contre lequel nous luttons pour nous en libérer (we struggle to free ourselves) et passer à l'état de croyance alors que celui-ci est un état de calme et de satisfaction dont nous ne souhaitons pas nous détourner ou changer pour croire à autre chose. Au contraire, nous nous y cramponnons obstinément, pas simplement pour croire, mais pour croire à ce que nous croyons (but to believing just what we do believe).

Ainsi, Le doute comme la croyance ont tous deux sur nous des effets positifs bien que très différents. La croyance ne nous fait pas agir immédiatement mais nous met en état de nous conduire d'une certaine manière quand l'occasion arrive.
Le doute n'a pas du tout cet effet actif, mais il nous encourage à enquêter (stimulates us to inquiry) jusqu'à sa destruction.
Ici, c'est avec le système nerveux que Peirce propose des analogies pour nous faire entendre ce dont il s'agit. Pour le doute, il pense à l'irritation d'un nerf et à l'action réflexe qui en résulte. Pour la croyance, il faut aller voir du côté de ce qu'on appelle les associations nerveuses — par exemple, l'habitude des nerfs qui fait que l'odeur de la pêche fait venir l'eau à la bouche.

IV Le doute, moteur de l'enquête vers la croyance et l'établisssement d'une opinion
(Pour l'instant, j'ai traduit inquiry par enquête et non recherche. Je signale aussi que le mot moteur ne se trouve pas dans le texte de Peirce.)

1. Le doute irrite. Cela cause une lutte (The irritation of doubt causes a struggle) en vue d'atteindre un état de croyance. J'appellerai cette lutte « enquête » (inquiry), même si l'on doit admettre que ce n'est pas toujours le mot juste (a very apt designation). Le caractère irritant du doute (the irritation of doubt) est le moteur le plus direct (the only immediate motive) qui nous pousse à la lutte pour arriver à la croyance.

2. Que nos croyances devraient être telles qu'elles puissent véritablement guider nos actions en vue de satisfaire nos désirs, est certainement le mieux pour nous (It is certainly best for us that our beliefs should be such as may truly guide our actions so as to satisfy our desires). Cette réflexion nous amènera à rejeter toute croyance ne paraissant pas avoir pris forme en vue d' assurer ce résultat. Mais cela ne se fera qu'en créant un doute à la place de cette croyance.
Avec le doute, donc, la lutte commence et quand le doute disparaît, elle prend fin.
Il en résulte que l'enquête a pour unique objet d'établir une opinion.

3. Nous pouvons considérer cela insuffisant pour nous et que ce que nous cherchons n'est pas simplement une opinion mais une opinion vraie. À l'examen, cela s'avère sans fondement, car dès qu'une croyance solide est atteinte, notre satisfaction est totale, que cette croyance soit vraie ou fausse.

4. Et il est clair que rien, hors la sphère de nos connaissances, ne peut être un objet pour nous, car ce qui n'affecte pas notre esprit ne peut susciter un effort mental. Ce que nous pouvons tout au plus soutenir c'est que nous sommes à la recherche d'une croyance que nous penserons vraie. Mais nous pensons vraie chacune de nos croyances, et vraiment, c'est pure tautologie que de le dire.

5. Que l'établissement d'une opinion soit l'unique fin de l'enquête est une proposition très importante. Cela balaie d'un coup un certain nombre de conceptions de la preuve, vagues et erronées. On peut en mentionner ici quelques unes.
>>> Des philosophes ont imaginé (have imagined) que pour démarrer une enquête il suffisait de formuler une question, soit oralement, soit par écrit. Ils nous ont même recommandé de commencer nos études (studies) par tout mettre en question ! Mais la simple mise en forme interrogative d'une proposition ne stimule pas l'esprit dans sa lutte vers la croyance. Il doit y avoir un doute réel et vivant, sans cela toute discussion est oiseuse.
>>> Il est très courant (very common idea) de considérer qu'une démonstration doit reposer sur des propositions parfaitement et absolument indubitables. Selon certaines écoles, il s'agit de principes premiers généraux, tandis que pour d'autres, il s'agit de sensations premières. Mais, en fait, une enquête, pour obtenir ce résultat totalement satisfaisant que l'on appelle démonstration, a seulement besoin de démarrer avec des propositions parfaitement libres de tout doute réel (perfectly free of all actual doubt). Si réellement les prémisses ne font aucun doute (if the premisses are not in fact doubted at all), alors elles ne peuvent être plus satisfaisantes qu'elles ne le sont.
>>> Il en est qui semblent aimer discuter (some people seem to love to argue) d'un point de vue une fois que tout le monde semble convaincu. Mais cela ne peut mener plus loin. Quand cesse le doute, l'action mentale sur le sujet arrive à son terme. Si elle se poursuivait, cela serait sans but.

(13 janvier 2016… à suivre…)


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Lire Peirce aujourd'hui, par Gérard Deledalle
Bruxelles, Deboeck-Westmael, 1990
(Le livre semble épuisé)
Textes de Gérard Deledalle disponibles sur le site de Michel Balat [Ouvrez !]

avertissement
Au moment de m'engager dans cette entreprise aventureuse, je pose ici, pour me donner confiance, ces lignes de Gérard Deledalle à la page 31 :
« On ne peut comprendre la pensée de Peirce si l'on se contente de constater que Peirce se contredit, entendant par là que la contradiction est un au-delà du système, il nous semble au contraire que c'est en élucidant cette contradiction qu'on atteindra la pensée même de Peirce, qui, ne l'oublions pas, définit la pensée par la difficulté : c'est parce qu'il y a contradiction que l'homme pense. »
Mais aussi  :
« Peirce restera toujours le philosophe de la philosophie. Ses idées n'atteindront le grand public que par la médiation et les traductions d'autres personnes. Ce fait est d'autant plus paradoxal que Peirce, plus qu'aucun autre philosophe des temps modernes, insistait pour que la philosophie commence avec le monde du sens commun et de ses conclusions et se termine par l'application à ce monde du sens commun. » (John Dewey, in the New Republic, 3 février 1937). Lire la traduction française sur le site de Michel Balat : [Ouvrez !]

J'ignore totalement dans quelle mesure mes capacités vont pouvoir me permettre de rendre compte de ce livre… Si vous trouvez des erreurs, des contresens grossiers, merci de prendre le temps de me le signaler !

arrière cuisine
« Mais le dessin d’un arbre, cela peut renvoyer à n’importe quoi, comme vous le savez bien. Cela renvoie à autre chose, et ce rapport mystérieux, c’est le rapport iconique, qui est le rapport avec le monde possible. C’est tout l’intérêt de l’icône. C’est ce qui nous ouvre au monde possible. »
C'est en butant sur cette phrase que l'on peut retrouver dans son contexte ICI, une intervention de Michel Balat intitulée Autour de l'icône que j'ai compris que je ne pouvais plus reculer et qu'il me fallait prendre Peirce à bras le corps et non plus seulement par petites touches impressionnistes comme je l'ai fait jusqu'à présent !
Pourquoi l'icône ? Parce qu'il me semble avoir besoin de cette notion peircienne pour interroger un travail que j'ai produit récemment, la version dite exposée de Passage du cinéma, 4992. [Ouvrez !]

préface (p. 7-10)
D'emblée, la difficulté arrive (pour moi). Au milieu du premier §, cette phrase : « On oublie trop que la réflexion sur les signes est plus importante que les signes et que c'est de cela qu'il s'agit  : d'une philosophie du monde aujourd'hui.  » Son sens m'échappe, même si j'en comprends les mots, la syntaxe (sa signification). Qu'est-ce que ça veut dire que la réflexion sur les signes est plus importante que les signes  ? Qu'est-ce qui n'est pas apparent pour moi, qui ne fait pas signe justement  ? La suite n'éclaire rien, pour l'instant  : «  Que le monde soit livré aux signes est une chose, que la science expérimentale nous ait donné un nouveau modèle de réflexion en est une autre. Que Peirce, philosophe, logicien et épistémologue, l'ait compris mieux que beaucoup de ses contemporains et qu'inconnu de son temps, il soit en passe de figurer rétrospectivement parmi les plus grands — et qu'il soit notre contemporain, c'est ce que j'ai voulu montrer en publiant cet ensemble d'études. »
Par contre, ce qui fait sens c'est la question du contexte (Il n'y a de signe qu'en contexte, comme le dit souvent Michel Balat) : la place centrale de la question du signe dans l'activité de Gérard Deledalle (j'ai fait la part belle au signe, écrit-il) mais aussi, comme le titre du recueil en avertit (Lire Peirce aujourd'hui, un contexte dans le temps et dans l'espace différent de celui de Peirce, américain de la charnière des siècles XIX et XX). Cela me semble annoncer la structure triadique du signe tel que l'entend Peirce : l'interprétant comme fonction qui met en relation les deux autres fonctions du signe, l'objet et le représentement.
La suite de la préface annonce les six parties composant ce recueil d'articles inédits ou déjà publiés et corrigés ou modifiés pour l'occasion :

première partie : charles s. peirce : l'homme et ses œuvres — une esquisse

deuxième partie  : de la pensée de peirce — sa place dans l'histoire des idées
chapitre 1
Une perpective cavalière. Rappel : c'est une perspective sans point de fuite, les lignes restant parallèles [Lire !]
+ Quel contexte de penser pour Peirce ? Les catégories, selon KANT, son point de départ. La «  réalité  », selon DUNS SCOT. L' «  affection simple  », selon MAINE DE BIRAN.
+ Depuis ces «  rencontres  » que va-t-il inventer ? La Logique des relations (que développera Ernst SCHROEDER). Le pragmatisme (que vulgarisera William JAMES). La phanéroscopie et la conception hiérarchique des catégories. La sémiotique et une nouvelle preuve de la réalité de Dieu.
Une vue latérale. De l'analyse d'un volume de textes, G. Deledalle montre la convergence de toutes ces idées. «  De l'imbricage des thèmes se dégage une unité d'intérêt qui est un des traits de la pensée et de l'écriture de Peirce.  »
Les thèmes majeurs (non cités dans la préface) sont  : La morale terminologique. Réalisme contre nominalisme. Pragmatisme contre cartésianisme et idéalisme. Logique, mathématique et philosophie. Métaphysique scientifique. Tychisme. Agapisme. Synéchisme.
chapitres 2 et 3
Peirce et les maîtres à penser de la philosophie européenne aujourd'hui.
Quels rapprochements possibles avec le positivisme logique de Ludwig WITTGENSTEIN, la phénoménologie de Edmund HUSSERL, l'« existentialisme » de Soeren KIERKEGAARD, la « dialectique » de Karl MARX ?

troisième partie : de la sémiotique peircienne
D'un point de vue philsosophique, la sémiotique de PEIRCE est « une théorie de la réalité et de la connaissance que nous pouvons en avoir par le seul moyen dont nous disposons : les signes. »
La théorie des signes va être décrite non comme science des signes, mais « comme métalangage permettant de "connaître" la réalité par les signes, comme méthode et non comme objet, autrement dit comme métalangage du fonctionnement du signe ou mieux, pour reprendre une expression de John Dewey, comme "transaction continue" ».

quatrième partie : du signe peircien et des autres
Gérard Deledalle se livre à une étude comparée des théories des signes en usage. « J'oppose d'abord la sémiotique de PEIRCE et la sémiologie de SAUSSURE, moins en ce qui concerne leur contenu que les philosophies qui les soutendent » (GD renvoie à son ouvrage Théorie et pratique du signe, Payot, 1979. Il compare ensuite deux théories supposées proches de celle de Peirce pour montrer qu'il y a là malentendu philosophique : la signifique de Lady WELBY et la sémiotique de Charles MORRIS.

cinquième partie : de l'épistémologie
GD insiste en particulier « sur le concept d'abuction sur lequel PEIRCE articule sa théorie de l'inférence et par conséquent, sa théorie de la sémiose qui est l'instrument de connaissance de la réalité. »

sixième partie : de la réalité de dieu

conclusion
« La conclusion dit la manière dont il faut, selon moi, lire PEIRCE avec quelque chance de comprendre la philosophie qu'il nous propose  : structurelle, mais dialectique, logique, mais expérimentale, rigoureuse, mais faillible — contextuelle, provisoire, ouverte. »

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première partie :
charles s. peirce : l'homme et ses œuvres — une esquisse

« Quand il mourut le 9 avril 1914, Peirce n'avait publié qu'un seul volume : Photometrics Researches (1878) où il exposait le résultat de ses travaux d'astronomie et de géophysique, des articles techniques de logique mathématique et de méthodologie scientifique et des travaux alimentaires  : articles de vulgarisation, collaboration à des dictionnaires, comptes rendus d'ouvrages scientifiques et philosophiques, qui lui avaient permis, avec l'aide substantielle de James de ne pas mourir de faim. Il laissait une masse de manuscrits que sa veuve vendit à Harvard. »
« Il est encore trop tôt pour dire quelle sera la place de Peirce dans l'histoire de la pensée. Elle débordera en tout cas les limites géographiques des États-Unis d'Amérique. […] On reconnaîtra à Peirce la supériorité d'avoir élargi le champ de la
logique aux dimensions de la sémiotique et d'avoir donné pour fondement à cette dernière une philosophie phénoménologique ou, plus exactement, phanéroscopique et pragmatique dont les logiciens d'aujourd'hui, fascinés qu'ils sont par le symbole, sont bien incapables de saisir le caractère iconique et indiciaire. Mais viendra le temps où la philosophie reprendra son pouvoir de juridiction et attribuera à la logique de nouvelles frontières et de nouvelles fonctions. [1977] » (p. 16 et 17)

deuxième partie :
de la pensée de peirce — sa place dans l'histoire des idées

la philosophie de peirce : une perspective cavalière
« Charles Sanders Peirce est un logicien. Le domaine que couvre sa logique comprend cependant des terrains traditionnellement réservés à la psychologie et à la métaphysique. Ce qui fait que la logique résout des problèmes psychologiques et métaphysiques. Le tout serait de savoir si ces solutions sont bien des solutions logiques. Telle est la difficile question que soulève la logique de Peirce. »

La théorie des signes de 1868 — À partir de deux textes :
+ « Questions concernant certaines facultés que l'on attribue à l'homme » [Où le lire ?]
+ « Quelques conséquences de quatre incapacités » [Lire !]
« Le monde pensé est un monde de signe » Je comprends que tout va se passer dans ce contexte, que les signes-pensées vont se répondre.

1-Le signe est une qualité matérielle qui s’applique d’une façon purement dénotative (ou démonstrative) et qui a pour fonction de représenter.

2 - L’application dénotative (ou démonstrative), « réelle » d’un signe c’est le fait pour ce signe d’être en relation, lié physiquement à son objet, directement ou indirectement par l’intermédiaire d’un autre signe.

3 - la fonction représentative, « symbolique » du signe « ne réside ni dans sa qualité matérielle, ni dans sa pure application démonstrative, parce qu’elle est quelque chose que le signe est, non en lui-même ou dans une relation réelle avec son objet, mais par rapport à une pensée qui l’interprète. » Peirce nomme cette pensée « l’interprétant ». Il s’agit bel et bien d’une pensée (ou connaissance) et non d’un sujet pensant.
« La première remarque à faire est donc que l’interprétant d’un signe est un autre signe, et que le signe interprétant d’un signe requiert lui-même un autre signe interprétant, sans qu’il soit possible, semble-t-il, de s’arrêter à un interprétant final. Pierce affirme cependant qu’il n’y a aucune exception à la loi d’après laquelle ‘toutes les pensées-signes sont traduites ou interprétées par les pensées-signes suivantes, sauf dans le cas de la fin brutale de toute pensée dans la mort.' Ce qui peut vouloir dire que le sujet de la logique, l’homme, disparaissant, la série des signes est brisée, mais que, sans cette mort, le dernier signe aurait eu un signe subséquent, un interprétant. Ce n’est pas le signe qui est final, c’est la vie de l’homme qui est parvenue à son terme. »
Ce qui introduit pour moi une difficulté dans ce passage vient du fait que j’interprète l’adjectif « matériel(le) » comme qualité concrète (la masse, le poids, la forme, le volume) alors que nous sommes ici dans le monde pensé (« le monde pensé est un monde de signes).
Faut-il entendre matériel comme relatif au contenu de la pensée, au fait, tout simplement, ce qui existe, même si c’est une pensée ?

La théorie de la signification des signes de 1877-1878 — À partir de deux textes parus en anglais dans The Popular Science Monthly (1877-1878) et en français dans La Revue philosophique de décembre 1878 et janvier 1979 :
+ « Comment se fixe la croyance » « The Fixation of Belief » [à Lire !][To Read !]
+ « Comment rendre nos idées claires » [...]

[lundi 19 octobre 2015 — dernière mise à jour mercredi 13 janvier 2016]

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